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Une Charlotte coiffe le Werther toxique du Théâtre des Champs-Elysées

Une Charlotte coiffe le Werther toxique du Théâtre des Champs-Elysées

Werther, l’une des productions les plus attendues de la saison 2024-2025 arrive enfin au Théâtre des Champs-Elysées. Marina Viotti et Benjamin Bernheim, couple de chanteurs vedettes, ont cependant réservé quelques surprises dans une production qui fera date. Explications…

Marina Viotti (Charlotte) et Benjamin Bernheim (Werther) © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Elysées

En prenant Benjamin Bernheim comme tête d’affiche d’un nouveau Werther, le Théâtre des Champs-Elysées était quasi assuré de connaître un beau succès. L’opéra de Massenet est l’un des grands incontournables dans la carrière d’un ténor et sans aucun doute, l’artiste est aujourd’hui le meilleur interprète français dans ce répertoire. Comme attendu, les spectateurs parisiens du samedi 22 mars 2025 (soir de première) lui ont réservé des applaudissements dignes d’une star de rock et pourtant, le spectacle a réservé une surprise de taille qui aurait pu décontenancer les plus traditionnels (quelques huées, bien vite étouffées, ont tout de même été lancées). En effet, pour la première fois Charlotte a fait jeu égal avec Werther. Dans une mise en scène à l’approche très XIXe siècle, le héros mélancolique n’est plus désespérément romantique, comme l’a décrit Goethe, mais bien contemporain. Cette nouvelle proposition marquante restera dans les mémoires.

Un opéra qui devrait s’appeler Charlotte plutôt que Werther

Rodolphe Briand (Schmidt), Yuri Kissin (Johann), Jean-Sébastien Bou (Albert), Marina Viotti (Charlotte) et Sandra Hamaoui (Sophie) © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Elysées

En 1976, Patrice Chéreau a révolutionné les mises en scène du Ring de Wagner. Plus proche de nous, tournant définitivement le dos aux interprétations rossignolesques de Lakmé, Natalie Dessay a modifié à tout jamais le regard des mélomanes sur l’opéra de Delibes. Le spectacle de Christof Loy (créé en juillet 2024 à la Scala de Milan) fait partie de ces grandes réussites théâtrales qui changent la perception d’une œuvre. Fidèle au texte, la mise en scène inclut tous les éléments attendus : une maison bourgeoise l’été, une famille endeuillée réunie autour d’une jeune femme bientôt mariée, dans de jolis costumes XIXe siècle (signés Robby Duiveman). Tout semble naturel et sans histoire avant l’arrivée du voisin, monsieur Werther, un rien arrogant. Christof Loy n’appuie jamais le propos mais place des éléments pertinents qui éclairent bientôt la psychologie d’un personnage que l’on découvre sous un autre jour, autocentré et terriblement toxique. Dans la scène finale, les fameuses traductions du Lied d’Ossian (« toute mon âme est là ») sont jetées à Charlotte comme des reproches. Le drame qui se double d’un vaudeville assez déchirant met en exergue les souffrances de la jeune Charlotte, personnage en pleine confusion tourmenté par Werther. Sophie, habituellement faire-valoir de sa sœur, est plus présente et plus complexe en amoureuse dédaignée. Loy lui confie la réplique « Albert est de retour » qu’elle décoche avec frustration interrompant la scène du baiser entre les héros. Le metteur en scène veille également à caractériser les seconds rôles, notamment Johann et Schmidt (épatants Yuri Kissin et Rodolphe Briand), chantant gaiment les louanges à Bacchus. Les arrière-plans où l’on sent la pression sociale peser sur les personnages (notamment lors des noces d’or du pasteur) sont également soignés.

Quand Charlotte, Albert, Sophie et Werther rejouent Scènes de ménages

Benjamin Bernheim (Werther) © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Elysées

Fait surprenant à l’opéra, les chanteurs ont à peu près tous le physique de l’emploi comme Jean-Sébastien Bou avec ses cheveux grisonnants qui apportent une caractérisation supplémentaire à Albert. Le baryton, remarquable acteur (son personnage est présent lors de la dernière scène où il découvre la correspondance entre Werther et Charlotte), possède le sens du mot servi par un chant sûr. Confier le rôle du bailli à Marc Scoffoni, en pleine possession de ses moyens vocaux, est une très bonne idée car le papa endeuillé est enfin incarné par un homme mûr et non pas un grand-père. Autour de lui, toute sa progéniture incarnée par les enfants de la Maîtrise des Hauts-de-Seine, excellents, chante et joue particulièrement juste, fait suffisamment rare pour être souligné. L’ensemble de la distribution appelle des éloges même si la diction de Sandra Hamaoui (Sophie) est moins nette que celle de ses camarades. Le choix de cette voix plus corsée dans un rôle de soprano léger altère sans doute l’appréciation. A ses côtés, Marina Viotti que l’on a jamais vue aussi belle irradie dans le rôle de Charlotte. Aussi à l’aise dans la vocalise baroque que dans une tessiture de mezzo dramatique, elle incarne les mots avec un art consommé. Chaque intonation respire l’intelligence et le naturel comme cette petite inflexion à la fin de « pourquoi les hommes noirs ont emporté maman » absolument bouleversante. Viotti fait passer dans son chant et dans son jeu d’infinies nuances qui contrastent avec la partition plus brute de Benjamin Bernheim en Werther. Le ténor qui a accepté d’endosser le mauvais rôle d’un petit mâle toxique passe presque au second plan. Son chant parfait se fait arrogant avec des pianos légèrement détimbrés qui accentuent l’effet de déstabilisation. Sa performance exceptionnelle, plus âpre que solaire (comme Alagna), plus inquiétante que spectrale (comme Kaufmann) le hisse au rang des meilleurs détenteurs actuels du rôle comme sa partenaire. La parfaite réussite du spectacle tient également à Marc Leroy-Calatayud à la tête de l’orchestre Les Siècles en très grande forme. Le chef se montre subtil et profond dans un accompagnement sur instruments d’époque qui donnent à la musique de Massenet des saveurs inconnues et diablement intéressantes. Une représentation inoubliable !

Benjamin Bernheim (Werther) et Marina Viotti (Charlotte) © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Elysées

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