Véronique Gens Reine messine et des Surprises de taille
Véronique Gens règne sur de nombreux répertoires mais lorsqu’elle retrouve Louis-Noël Bestion de Camboulas, il est à parier que les grandes tragédies lyriques seront au programme. Dans le cadre de l’Arsenal de Metz, l’enchantement et les Surprises étaient au rendez-vous…
Desmarest, Dauvergne, Montéclair, Rameau… Grâce au labeur continu des chercheurs du Centre de Musique Baroque de Versailles, les noms des compositeurs des Louis XIV, XV et XVI sont sortis de l’anonymat pour le plus grand plaisir des mélomanes, amateurs de cette fastueuse période baroque française. Sans interprètes, point de musique et pour magnifier l’ensemble, il faut bien un orchestre et une reine ! Soprano rayonnante, Véronique Gens est cette grande dame du chant capable d’évoquer les divas d’autrefois. Avant l’Opéra de Reims (le 3 avril), la très belle Grande Salle de l’Arsenal de Metz (où l’ensemble Les Surprises est en résidence) a accueilli le 29 mars 2025, un récital exemplaire. En effet, mêlant Histoire du chant et plaisir des oreilles, le concert a été construit sur le répertoire des rôles à baguette, un type particulier d’emploi très en vogue à l’âge d’or de la tragédie lyrique.
Rameau et les autres, du bois dont on fait les baguettes…
Lors d’une conférence d’avant-concert donnée par le génial Benoît Dratwicki, chercheur et directeur artistique au CMBV, les auditeurs ont pu en apprendre plus sur ces rôles codifiés à l’Académie royale de Musique. Alors que le mouchoir est l’accessoire dévolu aux jeunes amoureuses tourmentées, la baguette accompagne les magiciennes comme l'Armide de Lully ou les reines comme la Médée de Charpentier et la Phèdre de Rameau. Femmes puissantes de la tragédie lyrique, elles aiment sans être aimées en retour et, la plupart du temps, se vengent avec plus ou moins de fureur sur les innocentes qui ont trop su plaire et qui en perdront le jour ! Le costume porté aux XVIIe et XVIIIe siècles est invariablement rouge, vert et jaune, les couleurs de la bile et des humeurs de l’époque. Dérogeant à ces canons, Véronique Gens s’est présentée dans une élégante robe longue légèrement pailletée, telle une reine du XXIe siècle. Et telle une diva dont on ne cesse d’admirer le talent, elle nous a emmenés sur des terrains peu fréquentés lors de ce concert ramassé d’un peu plus d’une heure. Dans la forêt de compositeurs où se distingue toujours Jean-Philippe Rameau, la force d’un Dauvergne ou l’élégance de Desmarest ou de Destouches ne fait pas d’ombre aux moins fréquentés François-Joseph Salomon, Jean Baptiste Stuck ou Joseph Valette de Montigny. Le programme, intelligemment construit alternant airs et parties instrumentales, propose une vaste étendue de sentiments plus ou moins fiévreux, enflammés ou furieux. Le désespoir n’est jamais loin et même si Véronique Gens a eu le plus souvent la tête plongée dans sa partition, en grande comédienne, elle a fait passer une émotion variée.
Faust, prochain rôle pour la Reine Véronique Gens !
Depuis le projet Passion (autour d’airs célèbres du temps de Louis XIV enregistrés en 2020 pour le label Alpha Classics), les évidentes affinités entre Véronique Gens, Louis-Noël Bestion de Camboulas et l’Ensemble les Surprises se confirment tant chef, orchestre et chœur dialoguent avec leur soliste. Une ramée de micros flottant au-dessus des musiciens a bien confirmé qu’un nouveau disque se préparait, récupérant parfois une partie des mots. Si la projection de la soprano est d’ordinaire infaillible, elle semblait ici davantage pensée pour l’enregistrement à venir. L’orchestre et surtout les douze choristes en ont profité pour impressionner notamment dans l’air « Tyrans des cœurs » de Pancrace Royer ou surtout lors du tremblement de terre extrait de Canente d’Antoine Dauvergne. Dès l’ouverture de Scanderberg de François Francœur, Louis-Noël Bestion de Camboulas installe une théâtralité passionnante comme dans les extraits plus connus de Rameau. L’air tendre de Dardanus à la fois léger et profond se teinte d’une certaine mélancolie tandis que chaque intervention du chœur trouve le ton juste. Dans cet écrin et sur ce tapis sonore idéal, la voix de Véronique Gens enchante comme une magicienne. Véritablement miraculeuse, elle n’accuse aucune faiblesse dans un aigu plein et dardé et une ligne vocale qui enjambe facilement tous les pièges des partitions. Comme sa consœur Sandrine Piau, aurait-elle signé le pacte de la beauté du diable ? Seule la célèbre scène avec chœur d’Hippolyte et Aricie de Rameau « Quelle plainte en ces lieux m’appelle » manque d’engagement dramatique (elle sera reprise en bis confirmant la première impression). Il faut dire qu’après les nombreuses interprétations par des mezzos au disque ou sur scène, la clarté du superbe timbre de soprano déconcerte car il semble empreint de froideur. Nonobstant la petite réserve, les autres saynètes de ces Reines sont suffisamment passionnantes pour créer une réelle impatience en attendant la sortie du disque.